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lundi 6 février 2017

Jacques Villemain, Vendée, 1793–1794. Crime de guerre ? Crime contre l’humanité ? Génocide ? Une étude juridique

Le géno­cide vendéen

     Nous ren­dons régu­liè­re­ment compte des livres por­tant sur les guerres de Vendée, objet d’un débat his­to­rio­gra­phique et poli­tique majeur depuis plu­sieurs décen­nies. 
    La querelle des historiens tourne aujourd’hui autour de la ques­tion du génocide per­pé­tré par la Conven­tion, nié par les uns, affirmé par les autres. Le débat rebondit avec la publica­tion de l’étude du juriste Jacques Villemain qui verse des pièces capi­tales au dos­sier. 
   Ecrite avec clarté et sans jar­gon juri­dique, fon­dée sur une lec­ture minu­tieuse des dif­fé­rents tra­vaux his­to­riques, cette ana­lyse consti­tue un réel tour­nant. L’auteur n’hésite pas à dési­gner les lacunes du tra­vail des his­to­riens empri­son­nés dans leur démarche com­pa­ra­tive, à la fois juges et par­ties, et qui ignorent la défi­ni­tion juri­dique d’un géno­cide quand ils ne s’en moquent pas pure­ment et sim­ple­ment. 
    Or, pour un juge « chaque fait cri­mi­nel est consi­déré comme unique pour lui-même et confronté non pas à un autre fait cri­mi­nel mais à la norme juridique ».
     Ainsi fonde-t-il toute sa réflexion sur le Droit et la juris­pru­dence élabo­rés depuis 1945 et pré­ci­sés par les tri­bu­naux sur les crimes en You­go­sla­vie et au Rwanda notam­ment. La défi­ni­tion offi­cielle d’un crime de guerre, d’un crime contre l’humanité et d’un géno­cide lui per­met de tirer des conclu­sions très nettes. Oui, il y a eu d’innombrables crimes de guerre en Vendée organi­sés grâce à la loi du 19 mars 1793 qui met hors-la-loi (et de l’humanité) les Ven­déens et qui auto­rise contre eux toutes les actions jusqu’aux mas­sacres des pri­son­niers ou des bles­sés dans les hôpi­taux et les pires per­fi­dies dans les com­bats menés contre eux.
Oui, il y a eu crime contre l’humanité, c’est-à-dire « une attaque géné­ra­li­sée ou sys­té­ma­tique contre toute une popu­la­tion civile » faite de meurtres, de viols, de tor­tures, de dépor­ta­tions, orga­ni­sée par les lois du 1er août et du 1er octobre 1793. Jacques Vil­le­main affirme même que les Ven­déens exis­taient bel et bien en tant que groupe social (des pay­sans) et reli­gieux (catho­liques réfrac­taires). C’est un point cru­cial contre ceux qui nient le géno­cide en arguant de l’inexistence d’un « peuple » ven­déen. De toute façon, rapporte-t-il, « la seule chose qui importe en matière de géno­cide est moins ce que l’on est que ce que le géno­ci­deur croit qu’on est. »
Car il y a bien eu géno­cide. Pour l’auteur, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Toute l’action répres­sive menée, au moins 
à par­tir de janvier 1794, si ce n’est l’automne 1793, en porte la marque. Les textes de Turreau, de Lequinio ou de Car­rier établissent juri­di­que­ment la nature de leurs crimes. Vil­le­main explique dans des pages lumi­neuses qu’en matière de Droit la façon dont on tue les vic­times ne compte pas pour défi­nir un géno­cide (gaz, machette, poi­son, famine), pas plus que le nombre de morts ou le fait de caté­go­ri­ser les vic­times (les hommes seuls ciblés) ou l’absence d’idéologie (d’autant qu’il en existe une à l’œuvre en Ven­dée, celle de la régé­né­ra­tion de l’humanité).
Rien que le mas­sacre des Lucs-sur-Boulogne suf­fi­rait à qua­li­fier l’entreprise de Turreau de géno­cide. La com­pa­rai­son avec la Shoah n’a, argu­mente Jacques Vil­le­main, aucune valeur car dans ce cas il aurait été impos­sible de qua­li­fier de géno­cide les crimes au Rwanda ou à Srebrenica.
L’auteur dresse ensuite un réqui­si­toire pré­cis contre trois acteurs majeurs du géno­cide : Tur­reau à la tête d’une chaîne de com­man­de­ment impla­cable mais cou­vert par le Comité de Salut Public ; Car­rier, tout sauf fou ; et Robespierre, l’idole de la gauche, qui ne laisse aucune trace de ses ordres mais qui domine le tout-puissant Comité dont les déci­sions étaient col­lé­giales, ce qui rend tous ses membres res­pon­sables. Les « petits bouts de papier » trou­vés par Reynald Sécher consti­tuent bien des ordres d’extermination, même si Jacques Vil­le­main reste pru­dent pour la période pré­cé­dant jan­vier 1794.
Ce livre est donc fon­da­men­tal. Il apporte la pièce man­quante au dos­sier ven­déen, celle du Droit. Désor­mais, plus aucun doute n’est per­mis. Un crime de géno­cide a bien été per­pé­tré contre les Vendéens.
Fréderic le Moal

Jacques Vil­le­main, Ven­dée, 1793–1794. Crime de guerre ? Crime contre l’humanité ? Génocide ? Une étude juridique, Les éditions du Cerf, février 2017, 305 p. — 24,00 €.

Extrait de litteraire.com http://www.lelitteraire.com/?p=28088









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